Dossier Toussaint

Marbrier,
un métier en voie de disparition ?

Ils ne crèvent pas la dalle, mais ne voient plus la vie en rose : avec la hausse du nombre de crémations et la concurrence venant de Chine, les marbriers deviennent rares aux abords de nos cimetières.

Depuis que les hommes éprouvent le besoin de se souvenir et de commémorer leurs morts, le monument funéraire est un véritable lieu de recueillement pour la famille et une pierre essentielle dans le travail du deuil. Bref, un lien impérissable avec le défunt qui passe inévitablement par une visite chez l’entrepreneur de pompes funèbres ou le marbrier. Mais il en va de ces derniers comme des bistrots : ils ont peu à peu disparu de nos paysages ! Auparavant, soit vers le milieu du siècle dernier, il y avait un tailleur dans chaque village qui taillait la pierre bleue pour son cimetière. Aujourd’hui, ils se comptent sur les doigts d’une main, deux peut-être pour l’ensemble de la Wallonie.


Pourquoi le marché de la pierre tombale ne se porte-t-il plus aussi bien qu’avant ? D’abord, en raison de la hausse croissante du nombre de crémations. Ensuite, et peut-être surtout, en raison de la concurrence de la production asiatique, chinoise principalement, qui s’explique bien sûr par les conditions salariales existantes dans ces pays. Une concurrence qui s’est développée quand le granit a supplanté la pierre bleue.

Le granit a supplanté la pierre bleue

Avant les années 60, en effet, les monuments funéraires étaient généralement réalisés en pierre bleue provenant de carrières belges. Qu’il s’agisse du calcaire de Meuse, de la pierre de Tournai et du petit granit (bassins de Soignies, de l’Ourthe-Amblève et du Bocq), la pierre bleue ornementale de nos régions a longtemps joui d’une forte réputation. Mais elle a fait son temps dans les cimetières. Sauf dans quelques sites classés, comme l’ancien cimetière de Marche, le granit s’est imposé comme la nouvelle tendance. Car s’il est plus cher et plus difficile à travailler, il est plus résistant et demande pas ou peu d’entretien. Et comme il n’y a pas de carrière de granit en Belgique, il a fallu l’importer de France, de l’Espagne, de Norvège, de Suède, de l’Afrique du Sud, du Brésil, de l’Inde, de la Chine…

L’importation du granit se fait en blocs qui arrivent par bateau à Anvers et sont acheminés vers des sociétés spécialisées qui les découpent et/ou fabriquent leurs propres pierres tombales pour les vendre aux entrepreneurs de pompes funèbres et aux marbriers.

C’est ainsi que la marbrerie Cognaux, entreprise familiale bien connue – depuis 175 ans – et située à Graide (Bièvre), a pris l’habitude de travailler avec des scieries situées en Flandre et en France. « Nous avons nos propres ouvriers, graveurs et sculpteurs, mais notre capacité de stockage étant limitée nous sommes régulièrement obligés de sous-traiter le façonnage des pierres dans des entreprises françaises », explique Thierry Cognaux qui gère la marbrerie avec son frère André.

Facile à entretenir

Comme d’autres, l’entreprise namuroise a vu différents types de granit prendre peu à peu possession des cimetières depuis les années 70 : le gris du Tarn, le labrador bleu de Norvège et le noir d’Afrique. « Ces matériaux sont bien moins chers que la pierre bleue du Hainaut, explique-t-il, mais s’ils se sont taillés une place sur le marché c’est aussi parce que les gens n’aiment plus entretenir les tombes. Ceci dit, on assiste aujourd’hui à un retour à un cachet plus traditionnel. Si les personnes âgées aiment quand le monument brille, les plus jeunes préfèrent souvent une finition mate plus sobre qui le rend comparable à la pierre bleue. »

Et la concurrence chinoise ? Renseignements pris, ce n’est pas du granit lui-même que vient le danger car s’il est moins cher, et donc attractif pour les familles qui ont des moyens financiers limités, le granit chinois n’est pas de bonne qualité. C’est en tout cas l’avis de nombreux marbriers de chez nous. « Ils ont des roches qui ressemblent aux autres granits, mais on voit bien, dès qu’il a plu, qu’il est très poreux. De ce fait, il ne résistera pas longtemps à notre climat. »

Des pierres sur mesure venant de Chine

En réalité, ce sont surtout les pierres tombales « made in China » qui inondent notre marché. Conscients de la piètre qualité de leur granit, les Chinois en importent du monde entier quand ils n’achètent pas des carrières à l’étranger et façonnent eux-mêmes les monuments selon les desideratas de leur clientèle. Quand ils débarquent en Belgique, ceux-ci sont prêts à être placés. « Leur grande force, c’est évidemment leur main-d’œuvre. Non seulement, leurs artisans savent reproduire n’importe quel monument funéraire, mais le prix de la main d’œuvre est sans concurrence. Plus le monument est sophistiqué et demande du travail, plus il est avantageux. C’est ainsi qu’ils envahissent nos marchés avec des pièces souvent très lourdes ! » On pourrait penser que le transport par bateau d’un continent à l’autre rendrait son coût supérieur... « Même pas ! Ces pierres tombales restent moins chères que si elles étaient fabriquées en Europe ».

Entre 1.500 et 15.000 euros

Le prix d’une pierre tombale ? Il dépend évidemment de la taille du monument, de l’épaisseur de la pierre et des finitions souhaitées par le client. Il peut ainsi osciller entre 1.500 euros pour une pierre simple et 15.000 euros pour un monument qui demanderait l’intervention de dessinateurs, sculpteurs et graveurs. « Chez nous, pour un monument d’un mètre sur deux, le prix moyen se situe entre 3.000 et 7.000 euros, précise Thierry Cognaux, qui souligne que le marché s’oriente de plus en plus vers une personnalisation des pierres tombales. « On nous demande ainsi de graver des formes particulières ou des objets comme des livres, des colombes, voire un forgeron avec son marteau et son enclume… »

Pour les crémations aussi

Ceci dit, le recours à la crémation ne va pas enterrer les derniers marbriers. Les familles qui font ce choix éprouvant elles aussi le besoin de se recueillir, ceux-ci ne rentrent pas complètement bredouilles des négociations puisqu’on leur demande alors des fabriquer des plaques funéraires, soit afin de fermer les niches (columbariums) où sont déposées les urnes, soit afin de couvrir les caves urnes en béton dans le sol.

« Nous faisons aussi beaucoup de restaurations de monuments, explique Thierry Cognaux. Et nous assurons également le service après-vente. Et d’expliquer : « Les communes ne sont en général pas outillées ni assurées pour ouvrir les caveaux afin de procéder aux inhumations. Aussi font-elles appel à nous quand leur gestionnaire s’aperçoit qu’un caveau provient de notre maison. »