L’hommequi ne courait pas que dans sa tête

Par Éric Verschueren

Ivan, octogénaire plein de vie, part courir ou marcher quasi tous les matins, quel que soit le temps.

Un petit pavillon dans le centre de Braine-le-Comte, (dans le Hainaut) près de l’église. « Sam Suffit » sur la façade blanche. Coquet. Vivant. Entouré d’un très beau jardin bien entretenu. À l’intérieur, sous un radiateur, une paire de joggings termine de sécher.

Ivan, octogénaire plein de vie, part courir ou marcher quasi tous les matins, quel que soit le temps. Il se lève vers six heures, se verse une tasse de café, puis s’en va enfiler les kilomètres. Un rituel qui a valeur de manière de vivre pour cet homme qui, de son propre aveu, n’a vraiment pas envie de se laisser aller. « Quand je vois les copains qui traînent les pieds, qui ne s’entretiennent pas, je ne comprends vraiment pas cela », explique cet ancien employé de La Poste.

Au-delà d’une pratique sportive plus que régulière, Ivan est aussi un compétiteur. Il a porté des centaines de dossards sur autant de courses. Lui, l’ancien cycliste plus ou moins assidu, a d’abord participé aux Crêtes de Spa, aînée des courses dans la nature en Belgique (21 kilomètres sur les pentes ardennaises). Puis il y eut le déclic de 1979, avec l’accomplissement de son premier marathon. « J’ai vraiment aimé cela : j’ai accroché », insiste celui qui, au jour d’aujourd’hui, compte 116 marathons et 8 courses de 100 kilomètres à son palmarès.

« J’ai couru trois fois
le marathon de New York »

« Ce premier marathon a une place particulière dans mon cœur, se souvient-il. C’était près d’ici, à Nivelles. Ma fille faisait de la natation en compétition. Pendant qu’elle s’entraînait, moi je courais dans le parc de la Dodaine. Puis quelqu’un du club d’athlétisme de Nivelles m’a suggéré de me présenter le week-end suivant à une course. J’y ai été sans trop me renseigner. C’était un marathon. Même si cela n’a pas été facile, je l’ai quand même bouclé en 3 h 24’. »

Depuis, il n’a pas arrêté, parvenant même à entraîner sa femme dans sa passion de la course à pied, l’amenant même à courir cinq marathons (« Aujourd’hui, ce n’est plus possible pour elle après quelques petits ennuis de santé », soupire-t-il).

Il a beaucoup voyagé grâce à la course à pied. Le plus souvent avec sa femme. Trois fois le marathon de New York, Athènes, Madrid, Paris… La montagne aussi avec Chamonix et Interlaken.

Il est descendu beaucoup de fois sous les 3 heures, un chrono d’excellente facture qui trotte souvent dans la tête des coureurs, comme une espèce de cap à atteindre. Son record ? 2 h 54’ 34”, établi voici 34 ans, à Neuvilles.

« Maintenant, je suis loin de ces beaux chronos, glisse Ivan. Mon dernier marathon, c’était cet été, à Montjoie, en Allemagne, près de la frontière belge. Une course très vallonnée où j’ai mis près de six heures. Une course difficile, à cause du relief mais aussi de la chaleur. C’était la sécheresse, cet été, à la mi-août… »

Porté par l’esprit de compétition ? Même pas. Peut-être au début, mais maintenant, celui-ci semble s’être fortement atténué. « Je suis dans une catégorie, V5, où on ne retrouve plus que des coureurs de plus de 80 ans. Or, par la force des choses, il y en a de moins en moins. Difficile d’entretenir son esprit de compétition dans ces conditions… »

« Mon médecin
me dit
que j’en
fais trop »

Mais il continue à s’inscrire à des courses, que ce soit en Belgique ou à l’étranger.

En septembre dernier, il s’était inscrit aux célèbres 100 kilomètres de Millau. C’était la troisième fois qu’il devait aller là-bas. Fin des années ‘90, il avait abandonné après 45 bornes.


« Il y avait eu une tempête, les conditions n’étaient vraiment pas faciles, se souvient-il. Un autre fait m’avait marqué : Lionel Jospin, à l’époque Premier ministre français, avait donné le départ. Pour gommer cet échec, j’y étais retourné lors de mes 70 ans. 14 h 08 min.

Je me réjouissais d’y aller dix ans plus tard. Je n’aurais pas amélioré ce chrono. Désormais, pour des distances longues comme cela, je fais un mix course/marche. Hélas, la veille de mon départ, en sortant un sac de 25 kilos de pommes de terre de la voiture, je me suis croqué le dos. Pour mon médecin, il était hors de question que je prenne la route vers l’Aveyron et que je me farcisse les 100 kilomètres de course… »


Pour une fois, Ivan a écouté son médecin. Cela n’a pas toujours été le cas.

« Il dit que j’en fais de trop. Que j’oublie l’âge que j’ai. Moi, ce qui est sûr, c’est que je ne me sens pas plus vieux maintenant que lorsque j’avais 70 ans. »

Il vit à fond, Ivan. Il fait ce qu’il aime, ce qu’il a toujours aimé et se sent bien.

Que demander de plus, en fait ?

Le chemin de Saint-Jacques de Compostelle et le mont Blanc, avec sa femme

Dans la petite allée menant à la maison des Schoeps, leur camionnette. La voiture de tous les jours, mais pas que. Elle a été aménagée pour qu’ils puissent dormir tous les deux à l’intérieur. Il y a même un chauffage spécial. C’est le véhicule qu’ils prennent depuis des années pour aller sur des courses à l’étranger. Il a 300 000 kilomètres.

« C’est bien plus pratique comme cela, explique l’ancien Mérite sportif de Braine-le-Comte. Vous arrivez la veille d’une course, pas trop loin du départ, et vous dormez dans “votre chez vous”… »

L’utilisation de ce petit « mobilhome » leur a permis d’assouvir leur passion de l’ailleurs, leur envie de « casser » la routine du quotidien. Des voyages, des escapades. Avec, très souvent, une connotation sportive donnée à leur déplacement.

Avant son achat, il y eut, en 1996, alors qu’ils avaient 60 ans, l’ascension du mont Blanc. « Un moment magique, raconte Ivan. Nous avions un ami qui vivait là, près du toit de l’Europe. Il avait déjà été au sommet une cinquantaine de fois. Souvent, il nous en parlait, en disant qu’il nous emmènerait bien au sommet. Il voulait juste bénéficier d’une météo propice. Alors, j’ai commencé à être attentif aux prévisions. Très vite, un beau week-end est arrivé. Il était libre. Nous avons foncé là-bas et avons fait avec lui l’ascension. Un grand moment… »

Que dire alors de leur aventure commune, une nouvelle fois, en 2010, quand ils décidèrent de faire le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit 1 761 kilomètres… « Nous l’avons fait en quatre fois, explique-t-il. Ma femme a tout fait en marchant. Moi, je devais m’occuper du véhicule. Une fois que j’arrivais à la destination de la journée, je me garais, puis j’enfourchais mon vélo et je partais en sens inverse à sa rencontre… »

Ils avaient 70 ans… Avant, à ce moment-là et toujours maintenant, « tout ce qui est hors de l’ordinaire, cela nous intéresse. Quand on a la passion, on oublie le négatif, on oublie les problèmes. Ma femme et moi avons toujours fonctionné comme cela… » – E.Ve.